La vie des gens
France, 2022
Depuis 2014 à Thieuloy-Saint-Antoine, une commune rurale de l’Oise, l’entrepôt d’une ancienne entreprise de menuiserie est devenu le berceau d’un projet vertueux : le Grenier Vert. Cette caverne aux mille déchets et trésors est une recyclerie communautaire. Les petites mains qui y travaillent collectent les encombrants des ménages de Picardie Verte, trient, contrôlent, nettoient, réparent ou envoient au recyclage les objets sans grand destin. Elles revendent ensuite ce qui peut l’être aux chineurs et chineuses de passage, habitant·es féru·es de choses anciennes et sensibles aux questions environnementales, ou tout simplement à celles et ceux qui trouvent ici le moyen de se faire plaisir sans alourdir plus encore les fins de mois difficiles.
À la fois musée des horreurs et galerie des merveilles, on trouve tout ce qu’on veut dans les méandres du lieu, et surtout ce dont on a plus voulu. C’est la magie de la seconde main qui opère, quand une armoire trop imposante dans une maison que les un·es vident devient le rangement parfait d’une demeure que les autres habillent. C’est le défilé de la vaisselle dépareillée et charmante, des draps en tous genre comme on en fait plus et des vêtements intemporels ou passés de mode. C’est le paradis des jouets aux plastiques décolorés qui raviront encore des tas d’enfants, ceux-là qui souvent n’ont que peu accès au flambant neuf hors de prix des grands magasins. C’est aussi parfois l’apparition d’une perle rare, une pépite de collection qui trouve alors son nouveau ou sa nouvelle propriétaire les yeux brillants d’émotion.
La vie des gens, passée et à venir, s’expose dans les allées, comme autant de souvenirs sans importance, oubliés, abandonnés à contre-coeur ou pour donner un coup de balai sur ce qui nous encombre dans nos histoires intimes et familiales. Ces morceaux de vie anodins ou à grande valeur sentimentale attendent qu’on les choisisse, qu’on leur donne une place nouvelle dans une autre existence.
Les lieux prennent aussi tout leur sens dans les moments qui s’y étirent. L’écrin de chaleur humaine et de rencontres que l’équipe de la recyclerie installe année après année est rare et essentiel. Au Grenier Vert, on rit, on pleure, on se déleste d’un poids mort ou on achète un peu de bonheur. Dans chaque récolte faite avec pudeur chez quelqu’un qui n’est plus ou dans les conversations tenues patiemment avec celui ou celle dont la vente du mercredi est l’unique sortie de la semaine, Thibaut, Armand et tous les autres font un travail militant de lien et de proximité qui manque cruellement à notre société.
Cette série, pleine d’admiration et de tendresse pour un endroit rempli de vies simples et cabossées, leur est entièrement dédiée.
Ce documentaire a été produit dans le cadre d’une résidence-mission mise en oeuvre par Diaphane, pôle photographique en Hauts-de-France, et a fait l’objet d’une exposition à la recyclerie et de l’édition d’un carnet de résidence en 2023.
Construite il y a plus de quarante ans, la maison familiale de Patricia est sur le point d’être vidée de ses souvenirs par l’équipe de la recyclerie. Partie vivre dans le sud de la France, elle a fait des centaines de kilomètres pour achever de trier les affaires de son père décédé quinze ans plut tôt et de Josette, sa maman, installée en Ephad depuis quelques temps. C’est un moment à la fois salvateur et douloureux, la fin de quelque chose et le début de vies nouvelles pour les humains, les murs et les objets.
Mauricette ne conduit plus. Elle avait obtenu son permis de conduire en avril 1956 et voyagé un peu partout au volant de son automobile pendant plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui, elle a vendu sa voiture et doit rendre son garage. Thibaut et Florian le vident et passent un coup de balai, rendent service à la vieille dame qui n’a pas de famille pour l’aider.
Infirmière à la retraite, Véronique est bénévole à la recyclerie un jour par semaine. Après avoir prolongé le travail pendant la crise sanitaire, elle voulait s’engager quelque part, demeurer utile.
Armand est l’un des co-fondateurs du Grenier Vert. C’est lui qui s’occupe de la paperasse et gère la comptabilité bien particulière des lieux. Touche à tout, formé dans le commerce, l’animation puis l’éducation à l’environnement, il est aussi occasionnellement électro dans l’événementiel. Ses parents furent des pionniers dans le monde des ressourceries, participants à la création de la première d’entre elles en France dans les années 80. Armand est un véritable enfant de la balle.
Lui aussi animateur et éducateur à l’environnement, Thibaut a eu besoin de mettre les mains dans le cambouis. Prenant la tangente de sa vocation première, il s’investit dans le réseau des ressourceries et s’y forme avant d’ouvrir le Grenier Vert. Après des années de lutte, le travailleur engagé pose un regard sombre sur la situation. Le nez planté au dessus des bacs de tri de la recyclerie, il constate que les habitudes des consommateur·ices évoluent peu, que les terres picardes sont de plus en plus arides et que les disparités sociales du territoire se creusent. L’optimisme de ses débuts a pris un sérieux coup dans l’aile.
Brigitte, la maman de Thibaut, trie les textiles les mardis et samedis, avant de participer à la vente du week-end. Ancienne travailleuse à temps partiel pour s’occuper des enfants, Brigitte est une bénévole de la première heure. Elle a toujours fait une place à cette pratique dans son quotidien, digne fille de sa mère qui donnait des cours de gym gratuitement jusqu’à un âge avancé, et bien sûr digne mère de son fils, qui accompagne et porte des projets tels que celui du Grenier Vert depuis vingt ans.
Cela fait plus de huit ans que Florian travaille au Grenier Vert. Il rejoint l’aventure quelques mois après l’ouverture, envoyé par la mission locale du coin. Jeune marié et père d’un petit garçon, Florian a rencontré sa femme ici-même. Alors cliente, elle lui laisse son numéro de téléphone à la caisse, sans se douter qu’il n’avait déjà d’yeux que pour elle. Six ans plus tard, c’est aussi grâce à la recyclerie que le couple trouve sa maison, lors d’une mission pour vider cette dernière. Florian aime son boulot, même si le manque de reconnaissance lui pèse parfois.
Axel a quitté Paris il y a cinq ans. L’envie d’une vie plus simple et qui fait sens les ont amené, lui et sa compagne, à s’installer dans la région. Précédemment métallier-soudeur puis agent de sécurité, il a d’abord été bénévole à la recyclerie avant d’y signer un contrat il y a quelques mois, trouvant ici un métier plus en adéquation avec sa vision du monde.
Rose est née en 1957. À la retraite depuis six ans et malgré des problèmes de dos graves et chroniques, elle tient à garder une occupation. Après une vie douloureuse et bien remplie, toujours animée par la dimension sociale de son métier de contrôleuse du travail, Rose se repose enfin et partage le reste de son temps entre le tri des jouets au Grenier Vert et le soin des animaux dans une association de protection des oiseaux et petits mammifères.
Ginette est la toute première cliente de la recyclerie. Le coeur sur la main et la langue bien pendue, elle vient chercher un peu d’air au magasin, chaque mercredi, et s’émanciper quelques instants d’un quotidien pas toujours rose aux côtés de Pierre, son époux depuis plus de soixante ans.
Flora et Véronique sont « des oiseaux rares » et aiment chiner des « trésors pour trois francs six sous ». Elles viennent ensemble trois ou quatre fois par mois, et trouvent toujours un jouet pour le chien, un objet de décoration improbable ou de jolis chemisiers. Véronique ramène aussi de temps en temps les vêtements qu’elle ne porte plus, se débarrasse et fait plaisir à d’autres par la même occasion.
A 21 ans, Aurore passe la plupart de ses mercredis après-midi à trainer au rayon multimédia. À la mission locale de Grandvilliers après un décrochage scolaire, elle cherche à entrer en alternance pour devenir électricienne. Fille d’un habitué, Aurore aime venir ici pour se changer les idées et surtout croiser des têtes connues, discuter un peu, se réchauffer au contact des autres.
Dominique et Sandra sont de toutes les ventes. Aujourd’hui, Dominique a trouvé des bibelots. Sa compagne est contente, ça va égayer la maison. Elle reconnait qu’ils n’ont pas besoin de tout ce qu’ils achètent ici, mais c’est pour le plaisir. La semaine dernière, le couple a trouvé de quoi décorer entièrement la chambre du fils de Sandra aux couleurs de la capitale de l’Angleterre. Il était fou de joie. Les bas prix font la différence, et leur permettent ce genre de petites folies.
Bouquiniste à ses heures perdues, Pierre vient dénicher films et livres sur les étagères de la recyclerie pour les revendre sur internet et arrondir ses fins de mois. Quand il aura sa retraite, il aimerait monter une librairie d’occasion, quelque chose d’un peu plus officiel.
Cécile vit à deux pas de la recyclerie et c’est bien pratique. Parfois accompagnée de ses enfants Shainesse et Sohan et de leur grand-père Pascal, elle vient à toutes les ventes et ne repart jamais les mains vides. Au chômage depuis quelques temps, Cécile s’occupe de ses petits et les gâte comme elle peut grâce aux babioles et aux vêtements de seconde main qu’on trouve ici.
Jean-Claude vit dans un ancien presbytère, son « musée », comme il l’appelle. Collectionneur loufoque, il farfouille dans les rayons du Grenier Vert chaque semaine, et a réalisé ici son achat le plus atypique : une ancre de péniche.
Gilles embarque un bidon de 700 litres pour le remplir de fioul avant l’augmentation des prix annoncée. Souvent dans les parages, il commence doucement à se séparer des objets accumulés au fil du temps. Gilles dit qu’il a déjà « un pied dans la tombe » et veut notamment se débarrasser de sa collection de baromètres. Elle ne compte pas moins de neuf cent pièces.