Entre deux eaux
France, 2022
Aux abords d’une rivière et le long d’un fleuve, Entre deux eaux prend source à cet endroit délicat de l’adolescence. Plus tout à fait des enfants, pas encore des adultes, les jeunes gens de cette fresque racontent une génération bouleversée par des années de crises successives. Tandis que les précédentes ont découvert avec plaisir le corps, la sexualité, et le goût d’un avenir ouvert et heureux, celle-ci, pourtant née avec les réseaux sociaux, grandit dans un monde qui se referme sur lui-même et dans lequel « distanciation » des êtres et angoisse de l’après influencent chacun de ses mouvements. La fluidité des genres, la conscience exacerbée de ce qui les entoure ou la peur, qui souvent les immobilise, sont autant d’éléments qui fondent les paradoxes de leur vie quotidienne. Dans chaque portrait, on peut lire la liberté et les codes, le poids de la famille et le désir d’être soi, une envie de bien faire et d’avancer malgré l’incertitude. Et, parfois, une place pour la joie s’y dessine. Sans savoir comment se toucher, on se réunit quand même, autour d’un jeu, d’une soirée. Sans vraiment croire au fameux « monde d’après », on fait des projets et des rêves concrets persistent. Iels vivent ici et portent les réalités de leur territoire, mais ressemblent finalement à toutes celles et tous ceux qui ont l’âge de se construire aujourd’hui, tâtonnant vers une existence fragile et inconnue.
Ce documentaire photographique est produit dans le cadre de la résidence Terre et Territoire #3 mise en oeuvre par Zone i et Valimages en région Centre-Val de Loire. Il a fait l’objet de plusieurs expositions et de l’édition d’un livre en 2023.


Camille, Chloé et Manon n’ont pas le même âge mais traînent ensemble au Point accueil jeunesse de Beaugency. Leurs parents sont amis, et elles se connaissent depuis l’enfance. Les jumelles sont en classe de sixième et Camille est en troisième dans le même collège. Elles évoquent la puberté sans aucune gêne. Selon elles, c’est l’arrivée des formes, du sang, de la douleur, des poils, de l’acné, des fourmis dans les pieds parce qu’on grandit. Elles en ont discuté à l’école, à la maison et, surtout, elles le sentent dans leurs corps. Camille, qui a déjà ses règles, raconte les émotions que ça provoque aux filles. Elle a mal partout quand ça arrive. L’aînée explique qu’à son retour de vacances, l’été dernier, quelque chose a changé. En elle et dans le regard des autres, la féminité s’est installée. Manon aussi trouve qu’elle a changé, depuis sa rentrée au collège. Vivre ensemble devient plus difficile.


Roxane, Louise et Adèle sont en terminale dans un lycée public de Vendôme. Amies et confidentes, elles se retrouvent chez l’une ou chez l’autre et s’écrivent beaucoup. Toutes trois considèrent que l’amour prend une place démesurée dans leurs vies. Elles bataillent entre l’envie d’être en couple et celle d’être indépendantes, de s’émanciper de l’influence qu’un garçon peut avoir dans leur existence. À l’image de leur génération, elles cultivent des espaces de solitude. Sur les réseaux sociaux, de nombreux adolescents partagent leurs pensées en vidéo, expliquent que les études, l’avenir, la compétitivité les oppressent. Ces mises à nu publiques encouragent chacune à plonger dans les méandres de son être. Selon Adèle, grâce à ces témoignages, elle s’autorise plus à s’écouter, à exprimer quand ça ne va pas. Et visiblement, ça ne va pas toujours. Le mal-être ambiant émane principalement de la charge de travail, du regard des autres, d’une comparaison permanente avec leurs pairs sur Internet. Louise explique que si elle réagit à un contenu portant sur le corps et la prise de poids, ou s’arrête simplement une seconde sur celui-ci, l’algorithme lui propose systématiquement les mêmes rengaines. C’est un véritable cercle vicieux qui les confronte sans cesse à leurs angoisses profondes. Pourtant, les filles ont bien du mal à imaginer supprimer les applications de leurs téléphones.


Térévoa et Emily se rencontrent au collège. Leur histoire commence comme celles de beaucoup d’autres : dans la cour de l’école, entre deux rires gênés, encouragés par l’excitation des copains. Pour tous deux, être en couple, c’est passer du temps ensemble, s’aimer d’une façon différente qu’entre amis. C’est se regarder et avoir une irrépressible envie de sourire. Térévoa a très peur d’une chose en particulier : la solitude. Non pas qu’il souhaite être populaire, mais l’idée de se réveiller un jour et que personne ne le reconnaisse le terrifie. Alors, il a besoin de se faire remarquer, et ça passe par un humour qu’il admet parfois douteux. Quand il commence à sortir avec Emily, Térévoa décide de changer et oublie ses blagues de préadolescent. Il grandit.


Julia et Lou sont en troisième, dans une section d’enseignement général professionnel adapté. Le rythme y est plus doux, l’accompagnement des professeurs, plus soutenu, et les élèves reçoivent certains cours en atelier. Tandis que Lou avait d’importants problèmes de concentration, ce sont des difficultés de compréhension qui ont conduit Julia ici. Après des années en classes primaires douloureuses, la Segpa lui a redonné confiance en elle. Un peu isolées des autres adolescentes du collège, les deux filles sont profondément liées l’une à l’autre. Toutes deux ont vécu des chagrins d’amour marquants et se sont confrontées au discours minimisant des adultes. Dévastées, elles ne mangeaient plus, et ont pansé leurs plaies ensemble. Lou va mieux, a un nouvel amoureux aussi timide qu’elle. Ils s’embrassent sur la joue et se regardent beaucoup. Julia, quant à elle, traverse un deuil qui semble insurmontable. Elle ne trouve pas les espaces de parole pour s’en défaire, et tente de dissimuler sa tristesse, qui se transforme alors en colère. « On sourit, on sourit, mais c’est pas simple », souffle Julia.


Ongles en gel, en forme d’olives, poses américaines... Ludo n’a qu’une idée en tête : devenir prothésiste ongulaire. Le CAP commerce qui l’occupe aujourd’hui ne le passionne pas, mais il s’accroche pour atteindre son objectif. Il n’y a pas de formation dans son domaine aux alentours, et ça l’arrange. Ludo évite tant que possible une famille qui n’accepte pas son orientation sexuelle, et s’imaginer dans une grande ville, libre, lui donne du courage. L’adolescent est bien décidé à travailler l’été prochain, puis en parallèle de ses études, pour prendre son indépendance le plus rapidement possible. Débrouillard, autonome, Ludo mène sa vie comme il l’entend et croit en son avenir, ailleurs.

Dans l’espace protégé et accueillant de la Maison des jeunes de Vendôme, Sasha a pu choisir son prénom. Souriant, il pense qu’il ne devrait pas avoir peur d’évoquer son identité de genre. Né dans un corps féminin, Sasha se sent garçon. Victime de rumeurs et de violences verbales au collège, il s’est longtemps forcé à s’habiller « comme une fille » pour ne pas éveiller les soupçons. Mais cette année, Sasha a décidé d’arrêter d’aller contre qui il est. Il est né comme ça, ce n’est pas de sa faute. Le harcèlement n’a pas vraiment cessé, mais l’adolescent apprend à aimer être dans sa bulle. Ses véritables ami·es, il les rencontre en dehors de l’école, en ville ou au skatepark, et rêve avec eux à l’avenir. Sasha veut voyager, découvrir d’autres cultures en travaillant dans de beaux hôtels de par le monde. Et partout, être lui-même.


Ghislaine a 20 ans. Elle est née à Pointe- Noire, au Congo-Brazzaville. Elle y grandit entourée de ses grands-parents, ses oncles et ses tantes, pendant que sa mère travaille en France. Lorsqu’elle la rejoint en 2009, Ghislaine parle le lingala et entre à l’école française, timide et muette. Son institutrice de l’époque vient à la maison chaque soir pour l’aider à progresser et à s’ouvrir. Elle avance. Au collège, d’autres élèves la martyrisent jusqu’à la coincer dans l’ascenseur, provoquant une claustrophobie, qui la poursuit encore aujourd’hui. Ghislaine se souvient de la violence, des coups, des rumeurs et d’elle, recroquevillée. Elle apprendra plus tard que c’est ça, le harcèlement. À la faveur d’un changement d’établissement, la jeune femme se fait des ami·es, renoue avec sa passion du dessin, et poursuit ses études jusqu’au CAP. Après l’obtention de deux certificats, elle est aujourd’hui en classe de terminale pour obtenir un bac pro, et travaille 13 heures par semaine dans un supermarché, 35 heures pendant les vacances, pour payer son permis de conduire. Encouragée par ses parents et ses professeurs à accepter l’alternance que lui propose son employeur, Ghislaine est partagée entre la raison et ses envies : son rêve à elle, c’est de travailler dans la publicité digitale, le design. En attendant, elle fait des affiches pour les associations locales et rencontre d’autres artistes de l’ombre pour assouvir ensemble leurs désirs de création.

À 19 ans, Nicolas cherche du travail dans la restauration. En attendant, il vit chez sa mère et traîne au Passage, la Maison des jeunes du coin, avec une bande d’ami·es soudée et hétéroclite. Son parcours scolaire est socialement chaotique. Il a du mal à se faire des amis. Bien malgré lui, Nicolas a des problèmes d’élocution. Enfant, atteint d’une malformation de la mâchoire, il porte des appareils dentaires qui bouleversent son apprentissage de la parole. Malgré des soins pour régler le problème, rien n’y fait. Sa voix déraille dans les graves, les aigus, monte et descend sans qu’il ne puisse la contrôler. « C’est un peu pénible », dit-il en souriant tristement. Au collège, les élèves avec qui il était en primaire entretiennent rumeurs et moqueries, creusant un peu plus encore le fossé entre lui et ses camarades. Après des années de souffrance, Nicolas semble enfin s’en sortir, mais garde des séquelles. Il aimerait déménager à Paris, ouvrir sa propre affaire de cuisine rapide, un food truck en bord de Seine par exemple, ou encore rejoindre une grande maison gastronomique française dans laquelle sa tante travaille. Il n’ose pas lui en parler, de peur de ne pas être à la hauteur.


Titouan n’aime pas vraiment son prénom, mais les gens qui l’entourent l’utilisent et il s’y fait. Aux yeux du reste du monde, il préfère être désigné par son nom, Daniel, qu’il trouve plus adapté à sa fluidité de genre. Daniel est non- binaire, et a choisi le pronom « il ». Rien n’est laissé au hasard dans son personnage : du haut de sa quinzaine flamboyante, il joue avec la mode et force le trait de son androgynie avec talent. C’est d’ailleurs cette direction qu’il souhaite emprunter à l’avenir. Le stylisme, pourquoi pas le mannequinat, une vie différente. Car bien qu’heureux parmi ses ami·es et au creux d’une famille qui a toujours accueilli sa singularité, Daniel sent bien qu’il trouvera mieux sa place dans une grande ville. À l’heure où les premières amours naissent, il a la certitude qu’ici personne ne l’aimera pour ce qu’il est. Ce constat ne l’attriste pas. Il a des rêves plein la tête et rien ne semble l’empêcher de les poursuivre.


Professionnellement, Jérémy est un peu perdu. À 21 ans, il est en insertion, après un an à la faculté d’anglais et deux années en formation de cuisine. Attiré par les langues, il commence ses études avec entrain, mais se retrouve enfermé comme tous les autres au début de la crise sanitaire. L’université à distance, très peu pour lui. À la rentrée suivante, il entre dans un cursus pour devenir commis ou chef. Là, les expériences négatives s’enchaînent. Un stage difficile, la pandémie qui complique les services, le manque d’interactions avec les autres et l’obligation de se tourner vers la restauration collective ne l’encouragent pas. La seconde année, Jérémy lutte contre la dépression, qui anéantit son maigre élan et enterre définitivement son désir de devenir cuisinier. Ces trois années de tâtonnements sont derrière lui et il se démène pour trouver sa voie. Créatif, adepte de jeux de rôle et assidu des Maisons des jeunes du coin, il envisage à présent de travailler dans l’animation. Jérémy est critique, brillant. Simplement il s’ennuie, dans un monde où Internet conspire, où la pornographie a remplacé la découverte des sens et où les communications virtuelles ont pris le dessus sur la vraie vie.

Après l’obtention de son bac technologique en juin dernier, Anthony s’est vu refuser tous ses choix d’écoles d’ingénieur sur Parcoursup, la fameuse et controversée plateforme destinée à recueillir et gérer les vœux d’affectation des futurs étudiants de l’enseignement supérieur français. À 19 ans, il fait de l’intérim à l’usine en attendant ses résultats des examens d’entrée à l’armée. Au fond, c’est ce qu’il a toujours voulu. Il aime manier les armes à feu depuis l’enfance. Il chasse des animaux de temps en temps avec ses amis, entre deux parties d’airsoft et de paintball, ces jeux de combat armé grandeur nature, où les balles sont remplacées par des billes de plastique ou de peinture. Jeune pompier puis pompier volontaire, diplômé du Bafa, Anthony est travailleur et généreux. Cet échec du système d’orientation, qui l’a conduit sur une chaîne de production au lendemain du lycée, l’écœure, mais il tient bon, attend son affectation au régiment le plus proche. Il veut pouvoir rentrer chez lui si c’est trop dur.


Dans la chambre de Lara, on devine la jeune fille qui grandit. Un dressing et un lit deux places y ont remplacé les meubles d’enfant, et la presque adolescente y passe le plus clair de son temps. Lara est heureuse. Elle se maquille un peu, a reçu un téléphone pour communiquer avec ses amies, mais profite encore de l’âge tendre dans les jeux qu’elle partage avec sa sœur, ou lorsqu’elle dessine, attablée dans son antre. Pourtant, Lara est pressée d’être adulte, de choisir sa vie.


Le passé de Damon est sombre et poisseux. Il y a deux ans, il quitte sa Belgique natale pour rejoindre une amoureuse rencontrée sur Internet, et fuit par la même occasion un père aux prises avec la drogue, une mère battue et suicidaire. Il laisse derrière lui un frère et une sœur, victimes collatérales de la violence inouïe qui règne dans le foyer de son enfance. L’émoi qui le conduit dans le Vendômois ne dure pas, pourtant Damon décide de rester. Il dirige une entreprise de comptabilité florissante depuis une colocation modeste, le plus souvent la nuit, entouré de canettes de boissons énergisantes et de cendriers débordants. Son métier ne le passionne pas, mais la précarité dans laquelle il vivait plus jeune l’encourage à suivre cette voie, stable et rémunératrice. Blessé par de nombreux traumatismes, Damon pose un regard critique sur le monde et a une conscience aiguë de ses propres excès. Acheteur compulsif, collectionneur de vêtements et de parfums hors de prix, grand voyageur et adepte des aventures d’un soir, c’est sur la pratique du tatouage qu’il a récemment jeté son dévolu. En à peine six mois, il a recouvert son corps et son visage de dessins, s’amusant des clichés qui collent à la peau de sa profession, bien caché derrière son ordinateur.
